#049 – Les jeux sont faits, enfin presque

Il est 8h30. Il est Masami’s Bar. Il est plein soleil et café.

Enfin, Masami’s Bar ou je sais pas comment ça s’appelle aujourd’hui. J’ai pas pris le temps de regarder le nouveau nom sur le store en arrivant. Toujours est-il qu’à cette période de l’année, si vous voulez vous réveiller en vous faisant rôtir devant un bon café dès le lever du jour et jusqu’à midi environ, c’est l’endroit parfait. C’est en bas de la rue du Pila Saint Gély. Je devrais pas donner mes bonnes adresses comme ça, mais que voulez-vous, je suis généreux. Je suis généreux et j’aime bien faire semblant de connaître tous les lieux sympa de Montpellier pour vous épater. Bon, parlons d’hier, comme d’habitude. On parlera d’aujourd’hui plus tard. Demain sans doute.

Hier, c’était journée des prototypes de jeux au Gazette Café. Journée des Auteurs de Jeux, officiellement. Il y avait de la jeteuse de dés sous la commode, du massacreur de joypads alors que c’est même pas le sien, et de l’adepte de l’escamotage de cartes mais-non-je-te-dis-j’ai-rien-dans-les-manches de tout âge et toute couche sociale. Enfin, ça c’est pas vrai, c’était très 18-50 et classe moyenne. Ça faisait du monde, tout de même. Pas assez pour ne plus pouvoir avancer entre les exposants·es, mais assez pour que les journalistes et autres personnes faisant la promo de l’évènement puissent parler de « franc succès ». Ils ont vraiment pas d’imagination.

C’était organisé par le MUUG. Là, vous vous demandez comment ça se prononce : mug ou meug ? Ne vous en faites pas, dans les deux cas vous passerez pour des imbéciles face à quiconque le prononce de l’autre manière. Pour information, le MUUG c’est le Montpellier Unity User Group. Ils se réunissent assez régulièrement pour tenir des conférences ayant un rapport avec le jeu vidéo, pas forcément Unity en fait. Vous ne savez pas ce qu’est Unity ? Ah les ploucs, eh ! Mais non bananes kiwis (désinvisibilisons les autres fruits, les bananes prennent trop de place dans la langue française), je rigole, moi non plus je ne sais pas ce que c’est, et voyez, on ne me lance pas des cailloux dans la rue pour autant. J’ai la flemme de vérifier, car je ne suis pas journaliste et je vous embrasse, cela dit il me semble en vérité que c’est un moteur de jeu vidéo commercial mais gratuit tant qu’un jeu créé avec n’a pas engendré une rentrée d’argent supérieure à un certain seuil.

Bon, enfin. J’espère que vous ne comptiez pas sur moi pour tester la totalité des jeux parce que ç’aurait été impossible. Par exemple, pas moyen de tester le prototype de jeu de rôle que mon pote Feldo présentait. Je suis arrivé à 14h, mais la première partie n’était pas achevée quand je suis parti à 17h et des mandarines, car comme je vous le disais plus tôt il n’y a pas de raison qu’il n’y en ait que pour les bananes, elles ont déjà le luxe de servir de mesure de la radioactivité, alors si en plus on leur donne le monopole de la mesure du temps faudra pas s’étonner si un beau matin on se réveille toutes·s à Banana Reich. Où j’en étais ? Oui, quand je suis parti trois heures plus tard, la première partie lancée à sa table n’était toujours pas terminée. Si on voulait tester un jeu correctement et prendre le temps de parler avec les créatrices·eurs, il était bien normal de ne pas avoir le temps de tout tester. En gros, en trois heures, j’ai pu essayer deux jeux et aller zieuter vite-fait les autres. Je vais donc vous parler des deux jeux auxquels j’ai joué : Philo Motiv et Shrug Island.

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Photo par Gwlad (quai de Sauvages)

Le premier jeu, Philo Motiv, présenté et créé par Vincent Bouscarle dans le contexte des Ateliers Ludosophiques, se joue sur une table. Pas forcément debout sur la table, on peut s’asseoir autour aussi, c’est même conseillé. Mais les cartes dont on dispose — nul valet de pique ou atout ici, ce sont des cartes à textes créées pour le jeu — sont, elles, posées dessus. À plat de préférence, car sur la tranche on passe trop de temps à les faire tenir en équilibre et on n’a jamais le temps de jouer, essayez si vous ne me croyez pas. De quel matériel dispose-t-on ? De rien d’autre que de ces cartes. Allez, à la rigueur, un bout de papier et un crayon si vous êtes du genre à noter les points, un jeton premier joueur si vous êtes alzheimer.

Ce jeu est un jeu fait pour réfléchir, pour se parler, et pour se parler de comment on réfléchit. Les joueuses et joueurs se voient présenter des situations. Du genre : vous avez très envie de faire l’amour et la personne dans votre lit également, c’est déjà ça, seulement vous avez le sida mais pas de préservatif. Celle-là je l’ai inventée, mais vous voyez le machin. Sur d’autres cartes sont inscrits des mots et de définitions correspondant à diverses valeurs, divers principes moraux et éthiques, exemple : force, facilité, bonheur, fierté, progrès, etc. Selon celles qui nous arrivent en main — parfois on peut choisir et parfois pas — on explique la façon dont on agirait dans cette situation, on la justifie aussi longuement qu’on le désire. Évidemment, il y a quelques mécaniques en plus dans le jeu mais je vais pas vous écrire 3000 mots sur ça sinon vous ne lirez jamais tout jusqu’au bout, vous êtes vraiment pas possibles.

Ce jeu permet donc d’apprendre à se connaître soi-même, de découvrir l’autre et sa manière de voir les choses, de se projeter dans des situations inédites ou de s’en remémorer certaines auxquelles on a été confrontées par le passé et d’échanger sur tout ça aussi longtemps ou brièvement qu’on le veut, voire de débattre. En tout cas de s’exprimer. Il permet également de manipuler des concepts philosophiques sans avoir besoin de connaître ses Grecs sur le bout des phalanges. Le jeu est aussi bien adapté aux enfants qu’aux adultes, aux soirées qu’aux milieux éducatifs. J’en ai très mal parlé, j’en suis bien conscient, je m’excuse. J’aurais aimé faire mieux, c’est typiquement le genre de jeux que j’adore.

Quelques informations sur l’auteur, Vincent Bouscarle : il agit au sein des Ateliers Ludosophiques et de Terra Ludis, association de jeux de tous types et genres à Montpellier. Il est très présent dans le milieu, si vous l’êtes également il est impossible que vous ne l’ayez jamais croisé ou que vous ne le croisiez pas dans les années à venir (non sans déconner, il est vraiment partout). C’est une personne extrêmement sympathique, qui en a sous la calotte crânienne et qui a l’air de s’en servir principalement pour agir positivement sur le vivre ensemble par le biais jeu. On applaudit. Quelques liens : Vincent sur Twitter et Terra Ludis.

Shrug Island, maintenant.

C’est un jeu vidéo. Qu’est-ce qui m’a fait m’arrêter devant ce stand et pas un autre ? Les dessins, l’animation, les pierres sur lesquelles on avait dessiné façon peintures rupestres d’un autre monde et qui avaient été déposées sur la table autour des écrans. J’ai bien fait de m’y arrêter. J’ai découvert un jeu très beau, très calme, un de ceux qui font voyager du côté des rêves, et j’ai rencontré Alina Constantin, la personne à l’origine du projet qui donne tout pour le voir réalisé, et d’une manière assez admirable je dois dire. Je sais pas trop par où commencer. Il y a beaucoup de choses à dire.

Comment le définir, ce jeu ? Jeu d’exploration d’un univers et des sens, ça me paraît pas mal. C’est un jeu d’aventure à énigmes contemplatif. Ça se joue avec une souris, des yeux, des oreilles et un cerveau pour coordonner le tout. C’est beau, c’est très beau. Je l’ai déjà dit, mais je le redis. C’est Alina qui dessine, elle a vraiment son style, entre l’enfantin et l’art primitif, le tout très doux, très naturel. Les textes poétiques sont également de sa plume. Elle m’a confié qu’elle était un peu frustrée de n’être pas assez bonne musicienne à son goût, j’ai envie de dire qu’il faut en laisser un peu pour les autres. D’ailleurs, le compositeur c’est Michael G. Rose qui produit des mélodies et ambiances magnifiques depuis le Danemark, on y sent des faunes et des flores imaginaires. Et sur la photo du site il joue du Bağlama !! Comme moi ! Non, franchement, tout pour me plaire. D’ailleurs la musique n’est pas qu’un décors, c’est l’une des mécaniques du jeu. Malheureusement, au salon, même avec le casque, le son était parasité par le brouhaha de la masse de visiteurs·euses, j’ai donc hâte de pouvoir y jouer chez moi. Et c’est pour bientôt, le jeu sort fin avril sur Steam et itch.io. Mais je m’avance. Les programmeurs, c’est Jan Borg et Milos Jovanovic qui depuis la Serbie semble-t-il ont peaufiné leur joli code que je serais bien incapable de comprendre si je l’avais devant les yeux, mais qui donne en tout cas un jeu très fluide. Pas de bug ni de souci notable lorsque je l’ai testé.

Franchement, elle est pas belle parfois notre époque ? Dans laquelle une dessinatrice, animatrice et poète résidant à l’extrême ouest de l’Europe, un compositeur en Scandinavie et des programmeurs dans les Balkans peuvent travailler ensemble à un projet aussi complexe qu’un jeu vidéo. Et un projet qui s’étale sur des années ! Ce jeu, fait suite à un court-métrage d’animation de 2009 par Alina Constantin, est en gestation depuis 2013, a reçu un gros soutient kickstarter en 2014, et finira par sortir en 2018. Vous imaginez bien tout le travail et la détermination que ça suppose. Et si je vous disais que Alina, à la tête du projet, avait fait une croix sur l’idée d’être rémunérée pour ces cinq ans d’un travail monstrueux ? Et bien je vous le dis. Les programmeurs, eux, ont été payés grâce au Kickstarter. C’est bien la moindre des choses, puisque c’était un travail de commande pour eux. Oui, c’est bien la moindre des choses, mais ce n’est pas tout le monde qui le fait. Bien des porteurs de projet proposent seulement un partage des bénéfices sur les ventes. Là, si le jeu se vend bien, Alina pourra rembourser l’argent qu’elle a emprunté pour faire ce jeu, et peut-être passer commande à Jan et Milos pour un portage sur tablettes et portables. Je me demande même si ce n’est pas Michael qui a avancé le pognon. Quand je vous dis que c’est un beau projet ! Un projet où l’argent n’est pas un but, mais seulement un moyen de parvenir à créer quelque chose de beau, d’honnête, de personnel et collectif à la fois. Moi ça me fait comme des papillons dans le ventre.

Allez, cet article commence à être très long. Encore une fois, j’aurais aimé en parler mieux, j’ai fait ce que j’ai pu. Je vous laisse le lien vers leur site ici : Shrug Island. Le jeu sera disponible au cours du printemps, sur PC, Mac et Linux. En attendant gardez l’œil, l’oreille et le cœur ouverts.

À demain !

Bonus

Edit de 15h45 :

  • J’avais complètement oublié que ce soir c’était votre dernière chance d’aller voir le film indépendant Du Satin Blanc, tourné à Montpellier et dont je parle ici. C’est à 20h au pub O’Sullivans, place de l’Europe c’est 5€ l’entrée et vous n’êtes pas obligé·e de consommer. J’avais prévu de vous faire tout un article là-dessus en y ajoutant les info sur le cinéma indépendant glanées à la table ronde de l’ACID pendant le festival Paul Va au cinéma. Tant pis, ce sera pour une prochaine fois.
  • Les gens du MUUG ont laissé un commentaire dans la partie dédiée à ça pour apporter quelques détails sur le pourquoi, le comment, le où et le quand des choses qu’ils font, ont faites et feront. Je ne recopie pas ça ici, vous êtes grandes·s, allez-y voir vous-mêmes.
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#031 – Le jour où il a neigé mais cette fois on en parle

Hier, j’étais trop occupé à rédiger une bonne vieille note de blog insipide au possible pour m’apercevoir qu’il s’était mis à neiger. Quelque part tant mieux, comme ça je peux vous en parler sans faire doublon aujourd’hui. En plus, j’ai des trucs à dire du coup.

Hier, donc, il a neigé à Montpellier, mais pas seulement. Hier, il a également souri à Montpellier. Qu’est-ce qu’il raconte l’autre ? vous vous dites. Je raconte que d’une je n’avais jamais vu la ville à ce point enneigée depuis treize ans que j’y habite, et de deux que je n’avais jamais vu autant de gens sourire en une seule journée. Mieux, échanger des sourires. C’était ça le plus dingue, chacun·e avait son petit smiley accroché au bec, et souvent les gens se souriaient en se croisant, jeunes et vieux pareil. On sentait qu’un évènement aussi rare, aussi soudain (la veille je jouais du Bağlama sur l’herbe en plein soleil place de l’Europe, vingt-quatre heures plus tard cette dernière accueillait une trentaine de bonhommes de neige), ça avait déclenché quelque chose chez les gens. Quelque chose de pas bien définissable, joie, soulagement du quotidien, émerveillement.

À quoi était-ce dû ? Les gens avaient trop de choses inhabituelles à voir, trop de détails à observer d’ordinaire invisibles mais qui mis en valeur par le revêtement blanc sautaient maintenant aux yeux, trop d’énergie à déployer simplement pour ne pas se casser la gueule. Résumons ainsi : ayant tout simplement trop d’information à traiter, les gens n’avaient plus assez de RAM pour porter leur masque habituel. Les défenses étaient tombées. On se sentait tous·tes un peu gauches, tous·tes un peu intimidés·es, tous·tes un peu excités·es, et on souriait. Et c’était bon. Bien sûr, ça fait réfléchir à pourquoi ces défenses sont là d’ordinaire. Pourquoi il faut de tels évènements pour que les gens laissent tomber les barrières intimes derrière lesquelles on protège nos pas-grand-chose. Pourquoi habituellement ces mêmes personnes se font la gueule au quotidien, s’ignorent, se snobent, se lancent de mauvais regards ? Tout ça a disparu pour un jour. On a vu des batailles rangées de boules de neige un peu partout en ville dès que le terrain était propice à établir des camps, des groupes mitraillaient les passants du haut des balcons du Peyrou en leur lançant des « on est bien désolés, mais vous avez le désavantage de la position » et zblaf ! À quelle autre occasion voit-on des inconnues·s se parler comme ça, jouer ensemble sans se demander leur avis au préalable et chacun·e l’accepter de bon cœur, le tout en étant sobres ? Jamais. Ne cherchez pas. Si on se gelait définitivement les parties, tout ça faisait quand même bien chaud au cœur.

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Photo par Gwlad (promenade du Peyrou)

Évidemment, vous le verrez ou l’avez déjà vu dans de nombreuses vidéo sur YouTube, Facebook et Twitter, les luges, skis et snowboards étaient également de sortie, boulevard Henri IV, rue de l’Université, avenue Henri Frenay. Rue de Villefranche, un bar clandestin éphémère s’était monté, pour un euro on pouvait poser ses fesses sur des tabourets en neige, boire un verre de vin chaud et manger une crêpe. Quoi d’autre ? La joie communicative des enfants à tous les coins de rue. Fallait voir les tout petits pousser leurs pépiements suraigües de surprise à chaque pas, emmitouflés dans leurs doudounes et cagoules, la morve en stalactite. Et même les un peu plus grands, qui faisaient des constructions, qui glissaient, couraient, se roulaient dans la poudre. Ils étaient heureux, et on voyait que leurs parents étaient heureux qu’ils soient heureux. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que c’était une belle consolation pour tous les enfants nargués inconsciemment par leurs copains·ines partis·es en vacance à la montagne et dont les parents ne pouvaient pas leur offrir des vacances aussi chères. Car il faut le dire, les vacances au ski, c’est pas pour n’importe qui, ça coûte un bras, ça coûte trop de sacrifices tout au long de l’année pour une semaine où l’on ne se sent pas à sa place quand on fait partie des couches les plus pauvres de la société. Et ben ils et elles l’ont eue, la neige, eux et elles aussi. Et c’est elle qui s’est déplacée. Elles·Ils ne se sentiront pas injustement plus bêtes que les autres à la rentrée quand chacun·e racontera ses souvenirs de glissades et de fou-rires et d’exploits sur patins. Elles et eux aussi en auront en mémoire, visuellement et émotionnellement. Merci la vie, des fois.

Bon, c’est certain, la journée n’a pas été drôle pour tout le monde. Pour moi, c’était fantastique de pouvoir observer ce joli petit peuple joyeux comme tout, malgré quelques pincements au cœur quand je me rendais compte que la majorité des gens se promenaient en couple ou en groupe, et qu’on était très peu de solitaires, mais ça passait vite. C’est ça qui est bien quand tout le monde se sourit. Non je parlais de vrais soucis, les glissades, les tombades. Moi j’ai glissé douze fois dans la journée, en quatre heures de promenade, et je ne suis tombé qu’une fois. Pas mal déjà, mais ce n’est rien. Combien de personnes âgées se sont fait le col du fémur ? Combien se sont ouvert le crâne ? Combien d’accidents de voiture ? Ne serait-ce que dans mon entourage, un gros carton sur la route, poumon perforé, bassin fracturé, vie sauve mais tout de même. Oui mais voilà, qu’est-ce qu’on peut y faire ? C’est pas de chance, c’est l’accident. On va pas se mettre à chialer pour ça si on a pas un·e proche à la morgue ou handicapé·e à vie. On va plutôt profiter des bons aspects et ignorer ce qui n’a pu être évité, ce qui ne pouvait être évité. On est bien démunies·s quand arrive un évènement pareil une journée tous les quinze ans, il n’y a pas grand chose à faire. Si, faire attention où on met les pieds, se précipiter pour aider quand en en voit un·e qui fait la tortue sur le dos, et puis rire.

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Photo par Gwlad (promenade du Peyrou)

Voilà, c’était une journée où il y avait, en plus de la neige, de la bonne humeur partagée dans l’air, de l’émerveillement dans les regards, des sourires sur les visages. Je souhaite que ça pousse les gens à être un peu plus tendres les uns envers les autres au quotidien, à moins se fuir. Y a pas de raison que les relations entre personnes s’apaisent uniquement les jours de neige. J’aimerais qu’on en garde quelque chose, de cette journée exceptionnelle à Montpellier, et que ce ne soit pas forcément des bleus aux fesses.

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