#172 – En fait c’était un sevrage total, mais vous avez dû vous en rendre compte depuis le temps

Voilà maintenant plusieurs mois que le blog s’est arrêté. Ah ! ce qu’on veut faire et ce qu’on fait. À mesure que les années passent on apprend à constater de mieux en mieux et non sans un léger découragement que le fossé séparant un idéal lumineux de sa concrétisation n’est en vérité pas un fossé mais un océan aux profondeurs insondables.

Alors, que s’est-il passé ? Eh bien, tout d’abord, le jour même où je devais mettre à jour le blog, mon fournisseur internet a décidé que j’avais déjà déménagé, ce qui n’était pas le cas, et me surprit donc fortement. Je ne me souviens plus bien si je lâchai à cette occasion un petit « oh ! » d’étonnement ou vociférai plutôt un grand « putain de bande de connards de merde de fils de coulures de merde la con de leurs morts de merde ! » Me connaissant un peu, j’opterai pour la seconde proposition. Ensuite, lorsque presque un mois plus tard la connexion fut rétablie, j’avais perdu mes bonnes habitudes de rédaction (okay, j’avais déjà gravement perdu la motivation avant, pas la peine de m’accabler, bande de pinailleurs et yeuses) et, pour être totalement honnête, j’avais en prime les soucis qu’on peut avoir lorsqu’on décide de déménager dans une ville inconnue au pied levé et qu’on est sans le sou. De plus, je vivais un amour naissant, ce qui prend beaucoup de place et dans la tête et dans le cœur et dans les parties situées un peu plus bas qu’on évite de nommer par pudeur alors qu’en fait on a tous les mêmes et que ce n’est pas sale et qu’on se les lave même plus souvent que la partie centrale de derrière le dos si peu accessible mais qu’on accepterait bien de montrer à qui le demanderait sans que cela ne pose aucune gène seulement personne ne le demande jamais à moins qu’on soit tatoué ce qui n’est pas mon cas. Enfin, voilà pour les excuses que personne n’attendait plus et dont tout le monde se fiche sans doute.

Montpellier, donc, est loin derrière, et avant que l’envie me prenne d’y retourner il se passera sans doute un beau paquet d’années, même s’il n’est pas impossible que des circonstances liées au parcours universitaire de mon amie, rendu quelque peu chaotique par les récentes réformes de sélection des masters, m’oblige à y revenir. Mais je vous préviens, si c’est le cas, je bouderai.

Je suis en train de me figurer qu’il me reste quatre photos de Gwlad dans mes tiroirs. Photo, donc :

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Photo par Gwlad (avenue de la Recambale)

Avant que je parte, on a fait une petite fête. Une petite fête où je me suis senti très mal à l’aise, comme toujours. Ah bon ? Oui. Mais pourquoi ? Beaucoup de mes amis étaient là. Et c’est un problème ? Bon ça suffit de m’interrompre avec vos questions. C’était un problème, oui, parce que, comme aux anniversaires, je ne sais pas où donner de la tête. Il faut voir tout le monde, ne négliger personne, surtout ceux et celles qui viennent de loin, surtout celles et ceux qu’on n’a pas vu depuis longtemps, surtout ceux et celles qui ont toujours été là et qu’on voudrait tant remercier de nous avoir aidé à traverser ces dernières années sans devenir totalement fou, bref, tout le monde, quoi. Or, si l’on veut causer à tout le monde, on finit par n’avoir le temps de passer véritablement du temps avec personne. S’ajoute à cela le fait que je ne suis vraiment à l’aise qu’en très petit comité et que trente personnes dans mon salon, c’est vingt-huit à vingt-neuf personnes de trop pour que je ne commence pas à me sentir totalement noyé par ma timidité. Évidemment, dans le fond j’étais heureux, mais les rapports sociaux de groupe font naître en moi, depuis une petite dizaine d’années, trop de sentiments conflictuels pour que je puisse vraiment apprécier ce genre d’évènements. Et en même temps, j’allais pas partir comme un voleur. Bref, c’était la merde dans ma caboche, j’étais content, j’étais anxieux, je voulais voir tout le monde et disparaître de l’univers en même temps. Et démerde-toi avec ça, Mufasa.

Depuis, je n’ai pas beaucoup donné de nouvelles à mes amis et mies du sud. Remarquez qu’auparavant je n’étais pas un fervent adepte du téléphone ou de l’e-mail non plus, pas d’avantage que de la carte postale ou de la belle lettre manuscrite, mais bon, on se croisait de temps en temps. Les gens savaient à peu près que quelque soit mon état psychologique, mon corps était encore à peu près vif. Aujourd’hui, je dois les inquiéter un peu. Sans raison d’ailleurs. Je ne me suis pas aussi bien porté depuis des années, même si le passé que chacun traîne comme un poids mort —le mien pas moins que celui d’un·e autre— et les aspirations entravées par divers obstacles réels ou simplement redoutés étant ce qu’ils sont, chaque jour n’est pas forcément un long orgasme tranquille. L’amour est toujours là, plus tendre et plus vivace que jamais, les finances ne sont pas autant dans le rouge qu’on aurait pu le craindre, et j’ai même une petite idée de la manière dont je compte consolider mon petit bonheur au cours des mois qui viennent. Bref, tout roule. Pas d’intenses frustrations, pas de désespoir sans fond. Simplement un peu de culpabilité causée par mon absence d’interactions, justement, avec celles et ceux qui ont partagé ma vie ces dix dernières années. Je fais sans doute un petit blocage sur ces dites années récemment écoulées. J’évite sans doute de trop me remémorer les mois et le moi passés, car encore douloureux, en me coupant un peu de tout ce qui faisait mon quotidien d’alors. Je me concentre sur la nouveauté, l’inconnu à venir, les espaces à investir et les liens à nouer. Je me remodèle un peu, et pour ça, j’ai besoin de m’oublier d’une certaine manière, comme on recouvre les cicatrices par des tatouages, mais encore une fois, suivez, moi, j’aime pas les tatouages. Il paraît que ça fait mal. Il ne se passe pourtant pas un jour (et c’est pas une façon de parler) sans que je pense à Dada, Koinkoin et Ponpon, à Gwlad, Yan et Yann, à Vince et Raph, Hervé et Myriam, les Wonder Women de La Coloc Saison 2, et tous et toutes les autres. Mais voilà, je n’entre pas en contact bien souvent avec eux. J’ai toujours eu cette tendance de toute manière, par périodes. Je me refaçonne et pour ça j’ai besoin de me détacher un peu je pense. J’espère simplement qu’on ne m’en veut pas trop. Je sais très bien ce que je dois à qui, et je dois énormément à un tas de gens qui ne m’ont jamais lâché en temps de galère. Je ne nie pas le fait que ce comportement soit un tantinet égoïste et révèle cette propension certaine à l’ingratitude qui a toujours plus ou moins été la mienne, surtout quand j’ai moi-même tant sollicité d’attention dans les nombreux moments où j’étais au fond du gouffre. Il bien faut assumer ses côtés pas bien beaux. On n’a pas d’autre choix que d’assumer de toute façon, personne n’est dupe. J’ose croire que si l’une de ces personnes se sentait dans le besoin, elle n’hésiterait tout de même à me contacter quel que soit le temps qui s’est écoulé entre nos derniers échanges, parce que si je m’éloigne un peu du passé proche par périodes, chacun·e sait que je n’érige aucun mur, que je ne brise aucun pont. Ce n’est pas un choix que je fais consciemment, c’est seulement une analyse, sans doute erronée, de mon attitude que je propose ici, avec le peu de recul de ces trois mois passés. Et ça j’espère qu’ils le savent, ça, cette bande de petites merdouilles.

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Photo par Gwlad (avenue de la Recambale)

J’ai l’impression d’avoir un peu cassé l’ambiance avec tout ça. Quelle ambiance ? Oh, hé, si c’est pour être aussi agréable, taisez-vous. Puisque c’est comme ça je vais me poser les questions moi-même. Alors, et Montpellier, la ville, dans tout ça ? Ses petites rues, ses bas immeubles blancs, son grand ciel bleu, ses foules d’étu/men-diants et diantes qu’est-ce que ça m’évoque aujourd’hui ? Ben… j’y pense rarement à vrai dire, à la ville en elle-même. J’avoue que le soir où quelques flocons sont tombés il y a deux semaines de ça, je me suis demandé si je n’avais pas commis une grave erreur en prenant si peu en compte le climat lors de mon déménagement, mais ça n’a pas duré très longtemps. Ce que j’aime avant tout quand je suis à l’extérieur, c’est de me promener dans des lieux que je ne connais pas, d’observer des paysages inédits, d’imprimer des images jamais peintes jusque alors sur ma rétine. À Montpellier, j’avais fait le tour. Bien sûr, le parc Méric et la réserve naturelle du Lez, ainsi que les petits sentiers entre Lattes et Palavas étaient toujours bien agréables à arpenter, et si je passe faire un tour dans le coin un de ces quatre je ne manquerai pas d’y poser mes fesses le temps d’un pique-nique, mais pour le reste, je m’en étais lassé. D’ailleurs, ce blog même n’était que l’une de mes multiples tentatives de me réconcilier avec cette ville dont j’espérais partir il y a bien longtemps déjà. Puisque je n’avais aucun projet ailleurs, puisque là au moins j’avais des amis et un logement, je me disais que quitte à devoir y rester, autant trouver un moyen de m’y faire m’y sentir chez moi. En 2012 je n’en pouvais plus, en 2014 je me suis fait à l’idée que je n’allais pas pouvoir en partir tout de suite et j’ai commencé à envisager chacun de mes projets en les pensant à long terme dans cette ville. Alors voilà, soyons honnête, cette ville ne me manque pas. Le climat par contre… Mais c’est sans surprise.

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Photo par Gwlad (avenue des Garrats)

À ce point du texte, si vous n’avez pas encore décroché, vous vous dites sans doute que si c’était pour écrire un machin aussi long dont tout le monde aurait pu deviner le contenu, c’était pas la peine que je me remette au clavier. Mouais. Vous avez pas totalement tort alors je ne dirais rien pour cette fois. N’empêche que, contrairement à ce que semblait craindre Feldo dans les commentaires d’un des billet précédent en demandant : « Est-ce que ce blog va survivre à la naissance de lyonniais.com ?? », c’est un peu le contraire qui s’est produit ; lyonniais.com n’est jamais réellement né, faute d’avoir conclu, au moins temporairement, mes chroniques Montpelliériennes. Je ne pouvais pas me résoudre à commencer le nouveau blog sans symboliquement clôturer le précédent d’un dernier message, mais, sans doute pour des raisons analogues à celles de ma presque-absence de contact avec mes amis·es du sud, je n’avais pas envie de revenir parler de Montpellier. Ben voilà. C’est fait. De toute façon, j’imagine que plus personne ne vient ici depuis bien longtemps, c’est plus pour moi que pour vous.

Enfin, si à tout hasard il en reste quelques unes ou quelques uns qui zonent dans le coin, sachez qu’à partir de demain, donc, lyonniais.com devrait voir un billet par jour (et je sais que je vais aussitôt regretter cette annonce, mais voguons de yeaulheaux en quarpédièmes on aura bien tout le loisir de s’en mordre les couilles demain) animer son unique colonne (car la sobriété, c’est beau). Oui, cette phrase est cheloue, mais j’avais déjà « lyonniais.com devrait voir un billet par jour… » avant de me rendre compte qu’il allait être très difficile de la terminer d’une manière naturelle, seulement je n’ai pas voulu céder. C’est que j’ai mon petit caractère. Et surtout je suis trop feignant pour retaper du départ une phrase de plus de quatre mots. Plaignez vous à vous-même. On lit les blogueurs qu’on mérite.

Allez, la bise. À bientôt et merci.

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Photo par Gwlad (avenue des Garrats)

#115 – Images Singulières à Sète

Allez, on y va. Cette fois-ci c’est la bonne. Attention, ça va être long.

Hier, donc, on était à Sète pour le festival Images Singulières. Dixième édition de ce festival international consacré cette année à la photo documentaire.

Partis à trois dans le camion aménagé de Maurice, mon colocataire, avec l’ami Feldo, nous avons traversé Sète d’est en ouest avant de nous garer au parking (gratuit) du Théâtre de la Mer Jean Villard, ce vieux reste de fortification avec vue sur la Méditerranée où j’avais eu la chance de voir jouer Marcus Miller en 2015. Cette fois-ci, point de musique, mais des photos, et une amie, Léa, pour nous accueillir et nous présenter les photos. Qui exposait ? Justyna Mielnikiewicz. Cette photographe de quarante-cinq ans documente, dans cette sélection de ses œuvres nommée The Meaning of a Nation, la vie des gens des pays du Caucase ou d’Ukraine. Des civils, des soldats. Des femmes et des hommes vivant dans des régions dont l’équilibre politique est précaire. Du noir et blanc, de la couleur, et un fil rouge : les rapports d’amour-haine entre ces peuples et l’empire gigantesque qu’est la Russie. Les tirages sont très beaux, et vous pouvez compter sur la médiatrice pour une contextualisation en profondeur de ces travaux.

Après avoir fumé notre clope avec la médiatrice (c’est comme ça, on connait des gens hauts placés, ne soyez pas jaloux·ses), nous nous sommes dirigés à pieds vers la MID. La Maison de l’Image Documentaire. Qu’a t-on vu là ? L’expo d’Arlene Gottfried, L’Insouciance d’une époque. Qu’en dire ? Les années 60 à 70, les plages américaines naturistes ou non, les quartiers populaires de New York City, par les portraits noir et blanc d’individus en apparence insouciants. De vraies gueules, de vraies dégaines. N’y allez pas pour voir des paysages. C’est cadré serré. Seul l’humain compte ici. Les regards, les actions, les accoutrements parfois farfelus, parfois la nudité, physique ou sentimentale, sont notre navette. On voyage en des régions et des époques loin loin loin de notre ici et maintenant à travers l’image des humains qui peuplaient ce recoin de l’espace-temps. Les tirages sont petits et leur qualité moyenne. C’est dommage, mais ce n’est pas la catastrophe non plus. Ne vous inquiétez pas, vous en aurez pour votre… ah ben non, c’est gratuit, alors vous plaignez pas.

Oui, je n’avais pas précisé, mais toutes les expositions du festival sont gratuites.

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Photo par Gwlad (avenue Georges Clemenceau)

Un autre lieu d’exposition était la chapelle. Bon. On n’y a pas été. Enfin, on est bien allés voir une expo photo dans une chapelle, mais on s’est rendus compte à la fin de la journée que ce n’était pas la bonne. Rien à voir avec le festival. Un artiste avait loué le lieu pour exposer ses propres photos d’un élagueur grimpeur. C’était sympa quand même, mais du coup on a pas vu les travaux de Stéphane Couturier. Tant pis.

PAUSE REPAS – On a mangé des tielles.

Ma chère Natha, j’ai bien reçu ton commentaire de ce matin dans lequel tu me demandais ce qu’était une tielle. La tielle, c’est une spécialité Sètoise. Comme Georges Brassens (mais à la différence des tielles, les Georges Brassens ne se mangent pas, attention donc à ne pas les confondre). C’est une tourte dont la pâte est fine, souple, grasse et orange. À l’intérieur, une sauce tomate épicée et du poulpe. Beaucoup de tomate, un peu de poulpe. On la mange froide ou chaude. Tu en trouveras ici la recette exacte. Mais je t’en supplie, soit gentille avec les poulpes. Ces petites bêtes-là sont sensibles, intelligentes, possèdent sans doute une conscience d’elles-mêmes, et n’aiment pas particulièrement qu’on leur découpe les tentacules, d’autant que l’ail sur les plaies, ça pique.

PAUSE REPAS – J’ai bu un jus de litchi. J’avais demandé poire.

Ensuite, direction l’ancien collège Victor Hugo. Attention, ne pas confondre avec le nouveau collège Victor Hugo. On a confondu. On a marché un petit quart d’heure avant de trouver le lieu, mais on n’a pas été déçus. Les travaux de trois artistes y étaient exposés. Enfin, un et deux. Ceux de Gabriele Basilico, et ceux de Andrea et Magda.

Basilico prenait des bords de mer en photo. Prenait parce qu’il est mort. Des bords de mers parce qu’il était payé pour. Pas n’importe lesquels, les bords de mer, ceux du nord. Les photos sont grandes et belles, elles occupent le rez de chaussé et une partie de l’étage, il y a de quoi s’en prendre plein les mirettes. C’est du noir et blanc. C’est souvent du noir et blanc, vous allez me dire. C’est vrai. On a remarqué ça aussi.

Andrea et Magda présentaient plusieurs séries sous le titre d’Horizons Occupés. Clichés de Palestine, Jordanie, du Liban ou d’Égypte. Vous voulez voir des villes de pierres blanches au design futuriste montées par un investisseur américano-palestinien et que personne n’habite ? Allez-y. Vous voulez constater le effets du tourisme sur les régions, elles, plus si désertiques que ça mais marketées comme telles ? Allez-y. Vous aimeriez voir l’envers du décors d’une série qui retranscrit aussi fidèlement la vie au Moyen-Orient que plus belle la vie le way of life marseillais ? Allez-y. C’est très beau, tout ce gâchis. Très esthétique. Il vaut mieux le voir en photo que de vivre à proximité. Il vaut mieux en rire que de s’en foutre, comme disait l’autre chanteur dégagé.

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Photo par Gwlad (avenue Georges Clemenceau)

Après tout ça, direction les Entrepôts Larosa, où ma colocataire en stage pour le mois nous attendait de pied ferme pour nous offrir un petit café et une belle visite des huit expositions (si je n’en oublie pas) présentes en ce lieu.

C’est là que j’ai trouvé ma came. J’y ai découvert les travaux de Mauricio Toro Goya. Et quel travaux ! Des photos très particulières, des ambrotypes néo-baroques, de la mise en scène, du flou et de la surcharge, du symbolisme à portée critique et politique. Toro Goya retrace l’histoire violente de l’Amérique Latine. La mort est là, partout présente, esthétisée pour raconter les horreurs de l’ère Pinochet et de toutes les maltraitances qu’ont subies les peuples de cette région du monde des années 80 à nos jours. Si vous le pouvez, demandez une visite guidée. D’ici, on ne peut pas comprendre cette sur-accumulation de symboles qui nous sont étrangers, pourtant aucun élément n’est là par hasard. Bref, allez voir ce que fait ce garçon, moi je n’en reviens toujours pas.

J’ai également découvert les photos intemporelles de Martin Bogren. Une espèce de petite révélation. Je prends beaucoup plus de plaisir devant le flou, quand mon imagination doit remplir le vide, que devant une image moderne ultra nette. Une exposition parfaite pour projeter ses sentiments sur des images qui ne disent rien par elles-mêmes, ni d’où elles viennent, ni de quelle époque elles sont tirées, ni qui est la personne photographiée. Je sur-kiffe pour parler jeune vieux.

Et João Pina, on en parle de João Pina ? Pardi qu’on en parle. Des images magnifiques du Brésil. Magnifiques ? Les photos le sont, oui. Mais il ne faut pas être choqué·e par les flaques de sang sur les trottoirs des favelas et les larmes de mères en deuil. Sinon c’est trop dur. Des gangs et des enfants. Des enfants dans les gangs. Et les jeux olympiques, et la coupe du monde de foot, à quelques kilomètres de là. Les mitraillettes dans le dos des adolescents et dans les mains des brigades policières. Des morts des deux côtés. Dix-huit par jour, on estime. Tout est là. Dans les photos. Faut pas fermer les yeux. C’est pas facile.

Et Alexander Chekmenev ? Mais bien sûr qu’on va en parler aussi. Chute de l’URSS. Du jour au lendemain, en Ukraine, il faut refaire tous les passeports. La population est appelée à venir se faire tirer le portrait d’identité. Toute la population ? Oui, toute, mais voilà, pour ceux et celles qui ne peuvent plus se déplacer, comment fait-on ? On envoie Chekmenev les photographier. Il va donc aller rendre visite à toutes ces personnes en incapacité de se déplacer, sur leur lieu de vie. Des personnes trop âgées, des personnes handicapées. La misère qu’il constate le frappe trop fort. Il lui faut élargir le cadre. Il lui faut montrer le dénuement sordide dans lequel le stalinisme a plongé une grande partie de la population des zones rurales. Alors, par ses propres moyens, il arrive à se financer une pellicule couleur. Une seule. Trente-six photos. La série s’appelle Passport. La plus poignante sans doute : une octogénaire, à la louche, vivant dans une seule et minuscule pièce. Elle est assise sur son lit, sur lequel repose toutes ses possessions : ses habits, sa cuisine (une bassine et quelques ustensiles), et au dessus de sa tête, comme l’étage d’un lit superposé, son cercueil, acheté à l’avance. Pourquoi faire refaire leur passeport à des gens incapables de se déplacer ? Ceux et celles qui l’ont reçu ont dû se poser la question. Une bonne partie ne les ont jamais reçus, ces passeports. Ils étaient morts avant. Ah la la, de nos jours les gens veulent tout tout de suite, savent plus patienter.

Il y a aussi le travail de Chloé Jafé, photographe française en immersion dans les vies des maîtresses de Yakuzas. De très belles images qui vous font penser aux structures sociales à la fois si particulières au Japon et si communes aux mafias et autres systèmes d’organisation rigides et patriarcaux.

Et puis, et puis, il y avait aussi l’expo collective sur mai 68. Le gros de l’exposition, ce sont des photos prises par les journalistes de France-Soir. On peut également voir des affiches d’époque, entendre un enregistrement de reportage radio en direct des affrontements. C’est beau. Ça donne envie de lutter contre. De lutter pour. C’est très léger, malgré l’état actuel du pays, à côté de toutes les autres expo. Cohn-Bendit a une maison de vacances à Sète. Il a été invité pour l’occasion. L’a pas voulu venir. Tant mieux. Qu’il reste chez lui. L’expo est assez dure comme ça pour des enfants, on n’a pas envie d’être obligé·e de passer sa visite à se retourner toutes les cinq minutes pour vérifier si notre petite-fille n’est pas en train d’ouvrir la braguette du vieux Cohn soi-disant de son plein gré.

Enfin, on est allés voir les moineaux. Quatre minuscules bébés moineaux lovés au creux d’une petite niche dans un mur au fond de l’entrepôt. Ils se cachaient bien, on n’a vu qu’un peu du duvet du dessus de leur crâne qui dépassait du nid. Ça c’est pas dans l’expo, mais je vous conseille tout de même de finir par ça. Un peu de douceur, ça ne fait pas de mal.

Bon. Pas de conclusion générale ? Non. Vous n’avez qu’à aller voir par vous-même. Le festival se termine ce dimanche 27 mai. Dépêchez-vous.